Scènes de violence ordinaire
… ou comment pour finir je n’ai pas porté de jupe ce jeudi 25 novembre.
La journée de la jupe a fait débat. Du moins, sur les blogs et les réseaux sociaux. Car dans la rue, je n’ai rien vu. Ni à l’école du monstre (à « l’heure des mamans », càd à la sortie des classes, admirez l’expression…), ni dans le tram, ni sur les trottoirs. La seule femme que j’ai vu porter une jupe avait 70 ans bien sonnés, elle était élégante, coquette mais ne m’a pas semblé démesurément militante (même si, elle, le MLF, elle a dû le voir naître).
Bref, constat, ça n’a rien changé dans la rue. Peut-être aussi que les femmes à Bruxelles n’avaient pas été autant impactées (oui, je sais, c’est un anglicisme, y’a un mot français correct pour cela mais j’aime bien celui-ci, voilà) que les Françaises par l’action en question. Mais n’allez pas pour autant en déduire qu’elles ne sont pas militantes ni concernées, didjû.
Par contre, sur twitter et sur les blogs, ça y a été. Chacun/chacune y a été de son p’tit article (et moi, j’en ai même fait deux, mea maxima culpa) et les « débats » ont été animés. Je mets débats entre guillemets à dessein. Parce que débat, en vrai, y’a pas eu.
Par contre, j’ai rarement vu une action lever autant les femmes les unes contre les autres. Là, ça y a été franco. Et les unes de traiter d’autres de dindes écervelées et les autres de traiter les premières de nulles arriérées. Ca en serait devenu presque risible s’il n’y avait, à nouveau, pas un soucis de débat de fond.
Alors, j’ai fait mon débat de fond à moi toute seule, dans mon coin, en m’occupant juste de mes fesses. Vous m’excuserez, m’sieurs, dames, j’en avais besoin. Ben oui, on peut AUSSI réfléchir sur ce qu’on lit, découvre, entend, rumine.
Si cette journée de la jupe n’a pas servi à grand monde (notez, si elle vous a servi à vous acheter une nouvelle jupe, c’est pas tout-à-fait perdu, hein ! Pas frapper, je continue), à moi, elle a été utile. Ben oui. Etonné(e) ? Soyez-le, vous pouvez, mais ça n’en reste pas moins vrai.
Donc, bref, entre deux trucs boulot (ben oui, je bosse, aussi, accessoirement), j’ai donc lu (beaucoup), discuté (un peu, mais twitter, on ne le dira jamais assez, n’est pas un lieu propice à un débat nuancé, argumenté et à l’écoute, j’y perds clairement en couleurs et nuances et ça m’agace) et réfléchi (trop).
Et là, je me suis penchée sérieusement sur le sujet. Non, pas la jupe. La violence. Celle faite aux femmes. A moi, donc (selon la fameuse règle dont Thalès, si je me souviens bien, a fait un théorème…).
Et j’ai réfléchi à cette violence faite à moi. Wé, à moi. Chuis pas une nana des cités, pas issue de l’immigration, pas chômeuse sous-diplômée crevant la dalle, pas battue ni violée par mon conjoint, ni par personne d’autre d’ailleurs, chuis rien de tout ça. Donc, en gros, j’aurais pas des masses droit au chapitre, en fait. Que je bouffe mes sushis, que je parte au ski et que je fiche la paix au monde. Y’a des vraies femmes qui souffrent, bordel.
Et je ne le nie pas. J’ai les fesses dans le beurre. Ca colle même un peu.
Et pourtant.
Au détour d’une conversation (sur twitter aussi, ben oui), j’ai pu lire la petite phrase « le sexisme ordinaire, tout un poème ». Merci AM d’avoir lancé cette phrase. Le sexisme ordinaire, la violence ordinaire, la peur ordinaire…
On pense souvent que la violence faite aux femmes, c’est le viol, les baffes, les insultes, les salaires inégaux, la burqa, le port-ou-non du voile, l’excision,… (liste clairement non-exhaustive et mélangée) C’EST CLAIREMENT TOUT CELA. Evidemment.
Mais il y en a une autre, de violence, plus perverse, plus indicible, qui nous suit, nous grignote, nous aliène.
Et elle m’est venue en pleine gueule au moment de faire mon choix de tenue pour la journée. Je suis chez moi, je bosse de chez moi, je me fiche n’importe quoi sur le dos, le monde entier s’en tape. Mais à un moment, il a fallu sortir de chez moi. Et, là, j’ai pris le truc un peu dans l’estomac. Ce soir, j’avais un rendez-vous boulot. Attendre le tram, y aller, revenir. Mais on sait pas à quelle heure.
Et, là, je me suis remémoré tous les moments où j’ai vécu moi aussi des violences. Oh, pas des trucs graves. Même pas. Chuis vernie à ce niveau. Non, des trucs anodins, que si vous allez après chez les flics, ils vous rient bien grassement au nez « allez, ma petite dame, calmez-vous et rentrez chez vous », cette fois où…
– un mec dans le tram m’a sauté à la gorge en serrant très fort parce que j’avais refusé de l’embrasser alors que je ne le connaissais ni d’Eve ni d’Adam;
– cet autre mec m’a fait passer pour folle devant tout un wagon de métro parce que j’avais osé lui demander haut et fort de retirer sa main de mon entrejambe;
– ce troisième mec m’a sauté dessus et m’a malaxé violemment les seins à m’en faire presque hurler;
– cette bande de gamins, parce que je refusais d’embrasser goulûment un des leurs (c’est une manie, décidément), m’a entourée et insultée jusqu’à plus soif;
– ce dernier mec s’est jeté sur moi en boîte en me hurlant « mais si, t’as envie de moi ! », alors que je ne l’avais même pas regardé;
et le reste à l’avenant… Scènes de violence ordinaire. Pas de quoi en faire un pataquès. Ni un débat sur une jupe que, d’ailleurs, ces fois-là, je ne portais même pas.
Jusqu’ici, je me suis toujours dit que c’était le monde dans lequel je vivais et qu’il fallait que je m’adapte à ce monde. Comme toutes les femmes de mon entourage. Et que je suive les conseils de prudence que ma mère et d’autres personnes qui m’aiment m’ont dispensés (ne rentre pas seule, mets-toi à l’avant du tram près du chauffeur, ne passe pas par cette rue-là, ce quartier-là…). C’est d’ailleurs devenu des automatismes. Une manière de faire et d’agir bien intégrée. Question de survie de base.
J’ai aussi repensé au nombre de fois, cette dernière semaine, où je me suis sentie mal à l’aise. J’ai pas de voiture, je sors pas mal, j’ai forcément un paquet de choses à faire en marchant, en prenant le métro, le tram, le bus… Et j’ai compté… 4 fois. Oh c’est rien, hein. Juste un sentiment de « mal à l’aise ». Pas grave en soi. Juste cette impression de ne pas être totalement « safe ». Et donc de presser le pas pour arriver à destination. Pas d’agression réelle, juste une peur ténue, mais omniprésente.
Et puis je me suis rendue compte que je n’étais pas la seule. Clairement pas la seule. C’est banal, cette peur, ces petites agressions. Anodin. Ordinaire. Pas de quoi en faire un bouquin, et encore moins un article de blog.
Oui mais non.
A l’heure de mettre une jupe, j’ai pris un pantalon. Un en toile, noir. Exit la jupe. Ha, et j’ai aussi pris un gros pull. Noir. Des bottes, noires. Ma doudoune bien large, une casquette pour cacher mes cheveux. Et une grosse écharpe.
Pour la révolution on repassera.
Avec ou sans jupe, là n’est pas la question.
Chuis pas victime. J’habite pas une cité, j’ai pas de soucis dans la vie. Chuis même pas non plus une top-canon-méga-groove sur laquelle tout le monde se retourne. Chuis une femme avec une vie de femme, banale, normale, anodine. Or-di-nai-re.
J’ai été prendre mon tram pour aller à mon rendez-vous boulot.
Mais pas d’inquiétude, c’est pile à ce moment-là que les flocons sont tombés sur Bruxelles.
Ca va nous éviter d’avoir à débattre sur le sujet. J’ai un alibi.
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