Les 10 plus mauvaises raisons de ne pas descendre dans la rue dimanche
Juste trois points avant d’entamer ce texte :
1. pour comprendre un chouïa la situation belge, si vous ne la connaissez pas déjà, je vous renvoie à la lecture de « De tous les peuples de la Gaule, les Belges sont les plus braves » sur Megaconnard.com. Certes ce texte ne se prétend pas ultra complet ni pointu sur la situation mais il en donne une vue d’ensemble. Et puis c’est moi qui l’ai écrit et j’adore faire ma propre promo.
2. quand je dis qu’il y a de mauvaises raisons de ne pas descendre dans la rue, cela implique qu’il y en a de bonnes, oui, mille fois oui. Mais pas celles-ci.
3. je remarque que tous les arguments quels qu’ils soient (pour ou contre) ne sont basés que sur des projections, des peurs, des avis subjectifs, rien de concret, de chiffrable, d’objectif. A moins d’être Madame Irma personne ne sait ce qui va se passer dimanche, ni après. Alors présenter ces arguments comme des choses avérées est de la malhonnêteté intellectuelle. Au lieu d’affirmer les choses, certains gagneraient à dire « j’ai peur que… », « il me semble que… », « j’en déduis que… », ce serait nettement moins manipulateur. Car, pour finir, tout le monde y va de sa petite théorie, la présentant comme seule vraie et valable. Ce qui est un mensonge.
Allons-y pour les 10 mauvaises raisons…
I. Marcher pour « avoir un gouvernement » est ridicule
Effectivement l’intitulé peut laisser rêveur. Quel gouvernement ? Quand ? Comment ? A quel prix ? Oui, c’est à préciser.
Alors je précise que pour ma part, je vais marcher pour remettre le socio-économique au centre du débat. Je veux un gouvernement qui puisse s’occuper de ces points-là et dont la formation ne soit plus conditionnée par des accords communautaires préalables. Utopique ? Certes. Mais néanmoins vital à mes yeux. Il y a des associations, des projets bloqués, il y a des gens qui attendent des budgets, des décisions et dont la vie, parfois la survie, est suspendue. Alors qu’on en fasse un nouveau ou qu’on élargisse les compétences de celui qui est en affaires courantes, tout me va, mais je veux un gouvernement qui ne fasse plus passer le communautaire avant tout autre débat.
A noter que la solution d’élargir les compétences du gouvernement en affaires courantes serait très drôle en fait, car cela démontrerait brillamment que, pour finir, Alexander aurait mieux fait de la fermer il y a quelques mois au lieu de répéter une phrase tirée de ses cours de première latine. Mais ça, c’est une autre histoire.
II. Ca va obliger les politiciens francophones à baisser leur froc devant la NV-A
Ha. J’ai pas le même avis sur la question, moi. Traitez-moi de Joëlle, allez-y, mais mercredi matin, j’ai trouvé un point sur lequel on était plus ou moins d’accord elle et moi. Si.
Dans mon entourage élargi, il y a des gens qui ont voté NV-A. Oui, ils me parlent encore. Et justement certains expliquent le pourquoi de ce choix. Et, à mon grand étonnement, ils n’ont pas tous des velléités séparatistes. Ils ont voté pour un programme qui avait surtout une base socio-économique. Ok, ils ne sont pas contre des réformes communautaires car il leur semble que cela pourrait les aider à atteindre le but socio-éco du programme, mais il n’ont en aucun cas donné un blanc-seing à De Wever pour bloquer la formation d’un gouvernement pendant des mois. Ni pour la séparation totale du pays. Et ces gens-là ne sont pas très heureux de la situation actuelle. Ajoutez à cela que toute la Flandre n’a pas voté NV-A, il se pourrait bien qu’il y ait des Flamands dans les rues dimanches, oui, ça se pourrait. Et pas juste pour faire pression sur les politiciens francophones…
III. Y’aura personne
M’étonnerait. Mais bon, certes, pour ceux qui ont décidé d’avance que ce serait un flop, ce le sera, ce ne sont pas les chiffres qui vont les faire changer d’avis. En plus, on leur fait dire ce qu’on veut, aux chiffres. Surtout quand ça sert son propre camp.
Alors au « Ma chérie, je vais aller boire une bière pendant que tu marches », je réponds « Pas de soucis, mon trésor, mais prévois un budget bière et un bon endroit pour pisser tranquille, ça risque de durer un peu ».
IV. Y’aura trop de monde
Faut savoir, chou ! On sera trop ou trop peu ? Hein ?
V. Y’aura que des francophones
Elle est où, ma boule de cristal ?
Je ne joue pas la mauvaise foi, je ne sais vraiment pas qui il y aura. Mais j’y pense, dites, ma copine qui vit à Gand mais qui est parfaite bilingue, je la classe où ? On se fait recenser où en fait ? Faut se coller un badge sur la poitrine pour qu’on reconnaisse la langue à laquelle vous « appartenez » ? Et les personnes qui ne parlent ni français, ni flamand, on les met dans quelle case ?
Soyons un peu réalistes, on ne saura jamais le nombre exact de gens parlant telle ou telle langue. Il n’y a aucun chiffre précis, que des impressions, du subjectif. Mais le clivage des langues revient et revient sans cesse. A croire que le Belge ne sait plus se définir autrement que par cela. Pourtant, il y aura des Belges dans la rue dimanche. Il n’y aura même que cela. Ca recentre le débat.
VI. C’est une manif « apolitique »
Pour moi, elle n’est pas « apolitique ». Demander de remettre la gestion de la cité au coeur du débat est clairement la définition-même de la politique. Au contraire, cette marche est un des actes les plus politiques qu’il m’ait été donné de voir ces derniers temps dans mon pays. Elle n’est pas estampillée, colorée par un parti, c’est différent.
Le problème aujourd’hui, c’est qu’on confond « politique » avec « partis », et qu’on confond « partis » avec « communautaire ». Du coup, tout ce qui ne se rattache pas directement à un parti ou au communautaire fait paniquer. Ce n’est plus cadré, bien dans les rails de ce que l’on connaît, et cela fait angoisser tout le monde. Il faut certes des garde-fous, mais en Belgique, ces garde-fous mènent à un immobilisme incommensurable… Et ça, ça me fait plus paniquer que tout le reste. Chacun ses angoisses, hein…
VII. Rien n’aura changé le 24 janvier
Non, rien n’aura changé le 24, on est bien d’accord sur ce point. Parce qu’en fait les choses auront déjà changé avant le 23. Les gens s’engueulent, se prennent la tête, se traitent de tous les noms, certes, mais ils PARLENT. L’utilité de la manif (et d’autres actions également) divise, mais justement cela ouvre un débat, nous fait déjà, sans même descendre dans la rue, agir, réfléchir, nous positionner. Et dans les médias aussi. Certaines voix osent aujourd’hui s’élever, dire ce qu’elles pensent et, ce, des deux côtés de la frontière linguistique. Je trouve que cela fait avancer le schmilblick, personnellement.
Sortir de l’immobilisme, ce n’est pas juste faire fonctionner ses pieds, c’est faire fonctionner son cerveau aussi. J’dis ça, j’dis rien. On peut se balader tout ce qu’on veut (on peut même le faire tous les dimanches, c’est très bon pour la santé), ça ne va rien changer si on ne met pas une réflexion derrière. Et je vois que la réflexion est là, elle fuse de toutes parts. Et cela m’enchante. Quelle que soit l’issue de la manif du 23, on y a tous déjà gagné quelque chose. Et si on veut changer le visage de son pays, c’est pas mal de commencer par soi-même.
VIII. On ne sait pas qui est derrière l’organisation de cette manif
Pourtant les médias l’ont dit et redit. Mais les adeptes de la théorie du complot ont du mal à comprendre.
Comment 5 petits jeunes ont pu fédérer autant de gens, avoir autant accès aux médias ?
Parce que le ras-le-bol a atteint son paroxysme avec le rejet de la note Vande Lanotte, qu’il fallait des « héros » catalyseurs de ce mécontentement, et que c’est tombé sur Kris Jansenss et sur les jeunes organisateurs de la manif.
Ajoutez à cela que les médias sociaux (surtout twitter où les journalistes sont très présents) ont amplifié un peu le mouvement, lui ont donné une certaine visibilité (surtout, donc, auprès des médias tout court) et vous avez un cocktail explosif.
Rien de bien compliqué donc, des choses comme ça sont déjà arrivées de nombreuses fois, mais la mémoire de certains est courte…
IX. Je ne veux pas marcher en blanc
Alors viens en turquoise à pois violets. C’est bon aussi.
X. Le nationalisme est un problème flamand, laissons-les régler cela eux-mêmes
Bon, déjà, il faut partir du postulat que notre problème de gouvernement vient du seul côté flamand. Et que les partis francophones n’ont rien à voir là-dedans. Quand je vois la désorganisation, les coups bas, les effets de manche de certains politiciens francophones, j’ai un peu de mal à adhérer à cette idée. Pas de voix forte, pas de ligne directrice claire, pas de réflexion en profondeur sur l’avenir de leurs concitoyens. Du moins, c’est ce que je ressens. Alors je veux bien, mais, là, face à des gens qui savent ce qu’ils veulent et qui font tout pour l’obtenir, resserrer les rangs et tenir un discours cohérent ne serait pas du luxe.
Mais bon, partons du postulat que nos problèmes viennent des extrémistes flamands. D’abord, à voir certains discours extrémistes au sud du pays, j’ai bien peur qu’on n’aie pas trop de légitimité à leur faire la leçon. Ensuite, le nationalisme, ça nous regarde tous. Et justement, si des voix flamandes s’élèvent aujourd’hui contre une certaine pensée unique qui prévaut dans leurs contrées, c’est peut-être bien parce qu’ils se sont sentis soutenus par des voix francophones. Alors si on veut la solidarité, on reste cohérent et on est solidaires jusqu’au bout. Et on ne lâche pas ceux qui combattent des idées extrémistes maintenant. Surtout pas maintenant.
XI…
Hein ???!!! Mais Marie, tu avais dit 10 mauvaises raisons, là !
Oui, mais il en est deux qui me semblent, elles, bonnes et très légitimes par contre et, par honnêteté, je veux les aborder aussi. Donc…
XI. cette manif ne m’évoque rien, j’ai envie de participer à autre chose
OUI ! Foncez !
La manif n’est pas la panacée. Personne ne prétend cela d’ailleurs. D’autres actions ont lieu, donnez-y de la voix, de la réflexion, de l’énergie. A mon sens, plus ça bouge de partout, mieux c’est.
Pour ma part, en tant qu’artiste, j’aurais voulu participer à « Pas en notre nom », l’événement du Vlaamse Schouwburg de ce vendredi 21 janvier, je ne le pourrai pas mais j’espère qu’ils ne s’arrêteront pas là et que d’autres choses seront organisées par la suite.
Autre action qui me plait : celle de Culture et Démocratie qui lance un appel pour privilégier le dialogue et refuser le nationalisme, on peut signer ce texte ici.
Et, certes, si ces deux manifestations ne demandent pas un gouvernement, elles demandent aussi que le dialogue reprenne.
XII. Nous avons voté pour ces partis le 13 juin, nous sommes à la base de l’échec
Oui et non.
Nous avons voté pour des partis mais nous ne pouvions pas savoir ce qui allait sortir des urnes de chaque côté. Et je précise que tout le monde n’a pas voté NV-A ou PS et que, même, ceux qui ont voté pour ces partis n’ont pas voté pour le blocage du pays. On a tous compté sur lesdits partis pour trouver un consensus, un moyen de concilier l’inconciliable. C’était un peu utopique, il faut bien l’avouer, mais tout le monde s’est persuadé que c’était possible.
Il faut néanmoins bien admettre aujourd’hui que nos politiciens doivent faire avec la donne du 13 juin et que cette donne, c’est nous qui l’avons établie. Et qu’elle est assurément surréaliste.
Donc, manifester contre notre propre choix tient un peu du foutage de gueule, certes.
Mais justement, si le politique se demande depuis plus de 200 jours ce qu’il va faire avec cette donne, ça a peut-être donné le temps au citoyen de se rendre compte que lui aussi il a merdé. Et que s’il descend dans la rue, qu’il en profite pour réfléchir aux conséquences de ses actes, à ce qu’il veut vraiment pour son pays. Et que nos politiciens au lieu de clamer haut et fort « c’est bien, cette manifestation, on est d’accord avec vous, on vous comprend », devraient plutôt nous remballer un « mais c’est vous qui avez choisi, les gars ! ». Histoire de faire réfléchir des deux côtés de la rue. Donnant-donnant. Ca serait plus intéressant. Et moins populiste, tiens.
Parce que, pour finir, qu’on descende ou pas dimanche dans la rue, il y a une seule chose que le citoyen attend de ses (futurs) dirigeants : un discours clair, une vraie transparence et un vrai répondant.
Le Belge veut savoir à quelle sauce il va être mangé.
Il ne bouge pas pour qu’on le comprenne, il bouge pour qu’on lui réponde…
Et c’est aussi pour cela que je vais marcher.
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