On va les laisser crever ?
« Aujourd’hui, on n’a plus le droit, ni d’avoir faim, ni d’avoir froid ! Dépassé, le chacun pour soi, quand je pense à toi, je pense à moi ! »
Mon frère a émergé comme une bombe de la salle de bain, trempé, enroulé dans sa serviette de bain, petit bouchon de 9 ans, chantant à tue-tête un truc que je ne connais pas, il s’est planté en plein milieu du hall.
« Et, tu reviens ici, toi ! »
Ma mère l’a suivi et ramené vers la chaleur de la salle de bain, elle lui lave les oreilles et lui intime l’ordre de se sécher et d’enfiler son pyjama.
Je me suis postée en embuscade derrière la porte de la salle de bain et m’enquiers « C’est quoi, la chanson que tu chantes ? »
« Un truc que j’ai appris en classes vertes ! »
J’enrage, il connaît une chanson que je ne connais pas, qui a l’air chouette en plus, il me faut les infos.
Je le poursuis jusque dans sa chambre : « Mais elle s’appelle comment cette chanson ? »
« Heu, ‘La chanson des restos’, je crois… »
« Mais c’est de qui ? »
« Ben, heu… ‘des restos’ ? »
Je n’aurai pas plus d’info venant de lui, à part un refrain chanté en boucle (il chante bien et juste mais visiblement il n’a rien retenu du reste de la chanson). J’apprendrai plus tard, dans la cour de l’école, qui sont les Restos du Coeur, cette nouvelle action lancée par Coluche. Je verrai l’action grandir, devenir institution, fêter ses 20 ans, et j’entendrai, jusqu’à plus soif, cette fameuse chanson reprise chaque année par pléthore d’artistes.
Jusqu’à en oublier le contenu des paroles, leur signification première.
Et il aura fallu un « événement » pour que je l’entende enfin d’une autre oreille.
Cet événement, ce sont les Roms arrivés ces derniers temps chez nous. Qui, pour des raisons découlant d’une situation absurde, dorment aujourd’hui, hommes, femmes, enfants, bébés, soit dans un bouge infâme, soit sur les trottoirs. Et les autorités qui devraient prendre des mesures continuent à se renvoyer la balle, à défaut de les renvoyer, eux (ils aimeraient bien, mais y peuvent pas, ce sont des citoyens européens, pas d’bol, hein ?).
En attendant, là, il pleut et il commence à faire froid (oui, mâme Michu, on a eu de la chance avec le temps, mais c’est la Belgique, voyez-vous, ça peut pas durer…). Depuis que les Roms sont arrivés sur le territoire, citoyens et associations se sont mobilisés pour, au moins, ne pas les laisser mourir de faim. A défaut de pouvoir leur assurer un endroit décent pour loger (chose qui est nettement plus compliquée à faire et pour laquelle il faudrait l’intervention d’autorités qui en ont les compétences).
On en est là. Face à des gens qui crèvent littéralement (j’ai beau parcourir le dico, j’ai pas trouvé de mot plus adapté à la situation) et à un immobilisme politique aussi épatant qu’effarant. Et à des remarques venant des uns et des autres qui me font souvent froid dans le dos (et cela n’a rien à voir avec la météo belge).
Et d’ailleurs, en voici quelques unes, qui, je trouve, n’ont pas lieu d’être si on y réfléchit deux secondes trois centièmes :
C’est pas nos pauvres !
Bon, il est où mon pauvre à moi ? Hein ? QUI a piqué mon pauvre ??? Celui sur lequel il est écrit mon nom, celui que je dois empêcher de mourir de faim ? Non, c’est pas celui-là, ni celle-là, ni même ce bébé-là, c’est pas les miens, qu’ils crèvent, je veux MON pauvre !
Hé, soyons sérieux là, les gars, un pauvre n’appartient à personne, la misère n’a pas de nationalité, surtout quand des vies humaines sont en danger. C’est clairement le cas ici. Si vous voulez avoir quelque chose qui vous appartient, allez vous acheter un sac, des chaussures, une nouvelle bagnole, mais ne dites pas que les gens sont à vous ou pas. Ne décidez pas de qui peut vivre ou pas. Un être humain n’est pas un objet, et votre nationalité et votre confort ne vous confèrent EN RIEN le droit de vie ou de mort sur ce dernier. Quand il y a danger de mort, on ne réfléchit pas qui est de où ou à qui, on agit. Et il y a danger de mort.
(et en plus, on arrête de parler de NOS pauvres dont tout le monde se fiche, en fait, même, et surtout, ceux qui les brandissent comme excuse)
Si on les aide, ça va faire un ‘appel d’air’ !
Là, c’est moi qui vais manquer d’air.
Prenons une vie banale, avec une maison, une famille, des amis, des compétences, des projets. Ajoutons à cette vie banale des insultes, de la violence, de la destruction et, même, la mort. Secouons le tout et voyons ce que ça donne : des gens qui FUIENT.
Alors vous êtes gentils les gars, mais arrêtez de penser que la Belgique, c’est teeeeeeellement sympa comme pays que tout le monde veut venir y habiter. Que franchement, pour les Roms, venir vivre en Belgique, c’est carrément un projet de vie. Qu’un matin, des centaines de gens se sont réveillés en se disant « Oooooh, ce serait trop d’la balle si on laissait tout tomber ici, notre maison, nos amis, nos familles, en un mot notre vie et si on se lançait SANS RIEN, avec bébé et les enfants qui marchent pas encore très bien sur les routes d’Europe pour aller en Belgique ! C’est chouette, on va faire ça ! »
Vous regardez trop Pekin Express.
Les Roms qui débarquent ici, débarquent suite à une longue errance, ils ne sont pas partis en se disant qu’ils allaient aller quelque part de précis, ils sont partis en fuyant la destruction et la mort.
Alors qu’on les aide ici OU PAS, ils arriveront quand même encore sur nos trottoirs. Ne pas les aider n’arrêtera pas l’hémorragie. Ils se fichent de ça, ils essayent juste d’échapper aux violences dont ils sont l’objet. Point.
On peut clairement les remballer au pays voisin et ainsi de suite, mais ça ne changera pas la donne : il y en aura encore et toujours sur nos trottoirs.
Donc votre argument est nul et non avenu, si vous pensez que les laisser devenir des cadavres dans nos rues va les dissuader, vous vous trompez lourdement, ils sont déjà au-delà de cela…
Mais ça crée de l’insécurité dans nos rues !
Là, par contre, chuis complètement d’accord avec vous !
Des gens qui n’ont rien à bouffer, qui dorment à même le sol, ça essaye de survivre !
Si on me persécutait, me jetait sur les routes avec mon gamin, ne me laissait entrer nulle part, si on me laissait mourir de faim, ben y’a pas photo, je volerais ! Si pas pour moi, au moins pour ne pas voir mon môme crever sous mes yeux !
C’est pas « manquer de moralité », c’est « avoir l’instinct de survie ».
Mais justement, si on me donnait à manger et si on me permettait de dormir quelque part, juste ça, ben j’aurais plus besoin de voler. Vous comprenez le raisonnement ?
Assurer une vie « décente » à ces gens, c’est s’assurer une vie décente aussi. C’est d’une logique implacable.
(et le premier ou la première qui me sort le gros délire du « oui mais ce sont des voleurs, c’est vrai, ils sont comme ça », je lui rétorque que certains déclarent que tous les francophones sont des gros paresseux, des profiteurs et des moins pensants. Quoi, c’est pas vrai ? Vous n’êtes pas d’accord ? Faut pas mettre tous les francophones dans le même sac ? Ok, alors arrêtez de faire pareil avec les autres, merci.)
C’est à l’Europe de s’en occuper !
« Salut l’Europe ! Tu vas bien, l’Europe ? Une tasse de thé l’Europe ? T’as vu la météo, pffff un truc délirant, hein, on ne sait plus comment s’habiller ! Tu t’habilles comment, toi, l’Europe ? »
Question con : c’est QUI, l’Europe ?
Réponse con : L’Europe, c’est NOUS.
Youhou.
Oui je sais, on s’en sent très déconnectés (même les Bruxellois qui, pourtant, vivent avec ça sous le nez 24h/24) et d’ailleurs je mets au défi quiconque ici de me dire QUAND ont eu lieu les dernières élections européennes et QUI a été élu (et, question subsidiaire : pour QUI avez-vous voté ?). Oui, je sais, chuis vache. On serait plus de 90% à être recalés si c’était une question d’examen. Ce serait pas beau à voir. Beuh.
Et pourtant, si, si, on a élu des gens. Si, si, ils siègent à « l’Europe ». On les paye même avec nos impôts. Et ils ont même établi et donné un budget pour favoriser l’insertion des Roms dans leur lieu de vie. Bonne idée, TRES bonne idée. Car, comme dit plus haut, aucun être humain ne désire laisser tout ce qu’il aime et possède pour se lancer sur les routes sans rien en poche (à part ceux qui participent à Pekin Express, oui, je sais). Rester chez soi, y vivre calmement est, en général, le but de tout un chacun. Surtout de pas mal de Roms car, contrairement à ce qu’on pense souvent, tous ne SONT PAS des gens du voyage. Ils sont sédentaires, ont une vie, une maison, des attaches.
Mais voilà, à quoi ils servent ces budgets ? Notre argent ? Pour que ces gens, terrorisés, débarquent quand même sur nos trottoirs ?
Donc oui, c’est à l’Europe de s’occuper de cela ! A NOS élus, qui doivent NOUS rendre des comptes ! Car c’est NOTRE argent !
Et donc, c’est à NOUS de les interpeller ! Car, à la base, l’Europe, c’est nous !
Alors, hop, on se renseigne, on voit qui y est, et on leur demande !
Et aux prochaines élections européennes, on vote en conséquence. Si ceux qui étaient à « l’Europe » cette fois-ci ne nous ont pas donné d’explication convenable et ont mal géré le truc, on vote pour d’autres. Fini de donner des chèques en blanc. Non mais ho.
Je paye déjà assez, je ne veux pas payer leur bouffe en plus !
J’ai une mauvaise nouvelle : quoiqu’il arrive, vous allez casquer.
Ben oui.
Prenons un exemple de la vie courante : qu’est-ce qui, sur votre budget familial, coûte plus cher : une semaine à l’hosto ou une semaine normale, chez vous ?
Perso, c’est tout vu, je préfère payer la semaine chez moi, hein. Même quand il fait froid et que je fiche le chauffage à fond et que je prends des douches de deux heures. Ca me coûte nettement moins cher que la semaine à l’hosto.
Les Roms sont là avec des enfants, des bébés. Ils sont dans un état déplorable. Manque d’hygiène, lieu de vie insalubre, mal nourris. Sur les adultes, ça fait déjà des dégâts hallucinants. Mais alors imaginez sur les enfants et les bébés…
Certains ont déjà été hospitalisés. D’autres vont suivre. Ils n’ont pas d’argent, ils seront donc à la charge de la collectivité. Et la collectivité, c’est vous, moi, nous.
Alors que si on les mettait dans un lieu salubre, chaud et qu’on assurait, au moins, qu’ils mangent convenablement, ben on éviterait bien des déboires… Ca préserverait leur santé (ce qui, moi, me semble le plus important) et ça préserverait le budget de tout le monde (ça peut, aussi, en convaincre certains).
J’ajoute que certains enfants sont scolarisés depuis lundi. Que s’ils veulent pouvoir continuer à aller à l’école (ce dont tout enfant rêve, en fait, l’école, c’est être « comme tout le monde »), il faut qu’ils soient en bonne santé. C’est impératif.
Vous préservez le budget santé du pays et permettez à des enfants de voir la vie en un peu moins noir. Faudrait être couillon pour oser dire qu’on est contre.
……
J’ai réécouté la chanson des Enfoirés.
« Si nous pensons à vous, c’est en fait égoïste, demain nos noms, peut-être, grossiront la liste »
Personne n’est à l’abri de rien. Jamais. Et surtout pas de l’extrémisme, des idées de haine, de violence. Même pas nous.
Ne l’oublions pas.
J’ai pas de solution pour te changer la vie
Mais si je peux t’aider quelques heures, allons-y
Y a bien d’autres misères, trop pour un inventaire
Mais ça se passe ici, ici et aujourd’hui
Et pour ceux qui sont allergiques à Goldman, je terminerai par une phrase à moi :
Quand nous permettons qu’un autre être humain perde sa dignité, c’est la nôtre, de dignité, qui disparaît.
Alors, on va les laisser crever ?
– si vous avez pensé à eux pendant vos courses et que vous voulez leur apporter de la bouffe, des langes, toussa, un seul numéro : Bilal : 0476/850 593. Il est bénévole, il travaille par ailleurs, mais s’il ne répond pas tout de suite, laissez un message, il vous recontactera. (testé et approuvé par moi-même !)
– si vous voulez qu’un logement décent soit trouvé pour ces gens (regardez dehors, il pleut, là), si vous voulez lancer un appel à nos dirigeants pour qu’ils arrêtent de palabrer et AGISSENT, n’hésitez pas à signer la pétition : Roms, stop à l’incurie
Et aux prochaines élections européennes, on va franchement réfléchir pour qui voter…
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